Tous fichés !

Publié le par Patrice

Une simple question: peut-on encore être anonyme aujourd'hui, dans nos sociétés informatisées à l'extrême ?
Et d'abord, pourquoi le vouloir ? Vous avez quelque chose à vous reprocher, monsieur ? Non ? Alors, acceptez d'être fiché, comme tous les honnêtes gens.
Telle est la problématique exposée dans La grande surveillance, de Claude-Marie Vadrot.

C.C.T.V.En d'autres termes, de nos jours, le droit à disparaître est en train de disparaître, justement. Et il y a plusieurs causes:
- au nom de la sécurité de tous,
- au profit des publicitaires qui veulent mieux nous cibler,
- parce qu'être célèbre est érigé en modèle dans nos sociétés de l'image et du paraître,
bref, toutes ces raisons font que tout un chacun est aujourd'hui, consciemment ou non, fiché, enregistré, filmé, pisté, pour pouvoir ensuite être analysé, passé au crible des moulinettes les plus sophistiquées.

L'Enfer est pavé de bonnes intentions
Nos faits et gestes les plus quotidiens sont concernés. Simple liste non exhaustive:
- les caméras vidéos: dissuasion anti-agression (dont l'efficacité n'est pas prouvée), mais aussi pour analyser par exemple les parcours d'un client de supermarché dans les rayons.
- le téléphone portable: en contrepartie d'être joignable partout, l'utilisateur est localisable en temps réel pour peu que l'appareil soit allumé. Et on ne peut déjà plus s'en passer. Pour le GPS, c'est pareil.
- la bonne vieille carte orange magnétique cartonnée passe actuellement sur système Navigo: plus pratique, plus rapide, il permet aussi de traquer* l'utilisateur à chaque passage, grâce à son numéro d'abonnement unique et nominatif, ce qui n'était pas le cas avec la carte orange. Là aussi, pas de retour en arrière possible: c'est la RATP qui l'impose, pour notre bien.

- la carte bancaire: un moyen de paiement simple et rapide. Mais nominatif et dont les transactions de chaque terminal sont journalisées (enregistrés et conservées informatiquement). Localisation moins efficace que le GSM, mais très pratique pour les péages, par exemple, pour calculer la vitesse moyenne et pouvoir un jour recevoir automatiquement une amende pour excès de vitesse.
- la carte de fidélité: l'enseigne qui la délivre connaît ainsi tout de nos habitudes d'achats, pour encore mieux cibler ses campagnes de marketing. Et elle peut revendre au plus offrant ces informations.
- ces assurances auto qui commencent à proposer l'installation d'un mouchard dans le véhicule pour que l'assuré voit sa prime modulée en fonction de son "comportement" (nombre de kilomètres, souplesse de conduite, etc.). Encore de la surveillance en contrepartie d'un avantage, financier, dans ce cas.
- le dossier médical informatisé (encore dans les cartons), regroupant toutes les données de santé d'un individu. Qui nous prouvera qu'il est inviolable? Il est facile d'imaginer un employeur ou une compagnie d'assurance demandant l'accès à ce dossier avant toute étude sur une embauche ou un prêt immobilier, une assurance-vie.
- la nouvelle Carte Vitale nous est présentée comme arme anti-fraudeurs (dont le coût pour la sécu, marginal, est difficile à établir), mais c'est surtout le support d'un fichage à grande échelle pouvant aboutir à une Carte Vitale à points: rationnement des remboursements et autres quotas annuels de soins ou d'actes médicaux à ne pas dépasser seront au rendez-vous.
- les relevés d'ADN: la police peut simplement demander que soit prélevé votre ADN quand un meurtre a été commis dans votre quartier. Quoi de plus normal, si l'on est innocent. Le problème est que
l'identification a encore des progrès à faire, et surtout que votre empreinte la plus personnelle est enregistrée et peut vous faire accuser à tort, des années plus tard pour un autre crime.
- les systèmes de reconnaissance biométriques (forme de la main, du visage, dessin de l'iris, etc.), encore plus personnels qu'un numéro de sécu: ils nous identifient à coup sûr, mais qui se soucie de la constitution de fichiers centralisées de nos données corporelles? Big Brother n'est plus très loin.
- les surveillances des connexions Internet viennent couronner le tout, en mettant la main sur le réseau des réseaux, en passe de devenir le lieu de notre vie et de nos actes les plus anodins comme les plus essentiels. Dis-moi quels sont tes mots-clef, je te dirai qui tu es...

STIC: Le casier des innocents
Tout le monde sait ce qu'est le fichier du casier judiciaire. Surtout ceux qui ont déjà été condamnés, et dont l'insertion dans la société après avoir purgé leur peine s'en trouve rendue plus difficile: une marque indélébile, à vie.
Mais son
odieux complément, le STIC, est encore plus redoutable. Peu connu du grand public, le Système de Traitement des Infractions Constatées répertorie pourtant les personnes impliquées dans toutes sortes de délits, pour une durée pouvant aller jusqu'à 40 ans, sans faire hélas la distinction entre victimes et coupables, voire simples témoins.
L'expression
«bien connu des services de police», employée pour un individu veut simplement dire qu'il est fiché au STIC, sans préciser pour quelle raison.
Or de nombreux employeurs, et pas forcément en lien avec l'Etat ou la Défense, consultent ce fichier avant d'embaucher un candidat:
s'il apparaît dans le STIC, ce dernier peut être refusé, voire licencié après coup, comme d'infortunés vigiles ou personnels d'aéroports ont pu en faire l'expérience.
Le comble est que c'est à la personne fichée de demander le retrait de son dossier du STIC après jugement définitif d'une affaire: mieux vaut dans ce cas s'armer de patience, car la procédure est lente et complexe.
On entre dans le STIC sans le demander et même le savoir. Mais pour en sortir...


La cerise sur le gâteau
Tout cette énumération serait moins inquiétante sans cette merveille technologique qu'est l'étiquette RFID qu'on nous impose petit à petit et qui promet tant d'applications pour demain.
Songez: l'équivalent d'un code-barre lisible et modifiable sans contact, à une distance que le progrès promet de fait croître jusqu'à la dizaine de mètres. Cette technologie fonctionne sans pile, puisque c'est un champ magnétique qui, par induction, fournit l'énergie nécessaire à l'antenne de l'étiquette pour émettre le signal contenant l'information.
C'est une révolution: grâce à ce système, la caissière de supermarché peut se préparer au chômage, car une borne magnétique permettra de connaître instantanément le contenu de votre caddie et de vous présenter la facture.
Absolument pratique pour l'utilisateur en bout de chaîne, mais aussi pour les industriels qui peuvent gérer beaucoup plus aisément les stocks et les mouvements de toutes sortes d'objets (ou animaux). Car c'est là qu'est le but, sans doute: pourquoi ne pas équiper chaque objet manufacturé sur terre d'une puce RFID, à l'instar de nos animaux de compagnie, déjà équipé d'un petit émetteur préfigurant peut-être celui qui équipera les bébés humains, dans un futur pas si lointain... mais je suis sans doute un peu pessimiste.

Un pessimiste est un optimiste bien informé

proverbe russe

En attendant, les grandes marques de prêt-à-porter sont en train d'équiper leurs vêtements d'étiquettes RFID. Un jour, dans une boutique, un vendeur viendra vous voir en connaissant votre nom, vos goûts, vos habitudes d'achat, et peut-être d'avantage.

Mais alors, que faire ?
Il y a heureusement un contre pouvoir à cette menaçante mise en fiches de nos existences: la CNIL
, Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés, dont la motivation est de faire respecter l'identité humaine, les droits de l'homme et la vie privée. Mais son rayon d'action s'amenuise, rogné par des lois plus récentes en faveur de la sécurité (notamment par la vidéo-surveillance). De plus, le rapport de la CNIL passe presque inaperçu de nos jours.
Bien sûr, un organisme qui enregistre vos informations personnelles doit indiquer que vous disposez d'un droit sur ces données (accès, modification, radiation des fichiers, refus de cession à un tiers). Sauf qu'il est rarement possible de vérifier que les informations ont bien été effacées des fichiers...

Puisque la sécurité est devenu l'obsession de nos dirigeants, ressassée dans les médias, et finalement voulue par nos concitoyens, il faudrait accepter la liberté surveillée qui est en train de devenir la norme dans nos pays industrialisés?
Ce serait oublier un vieil adage qui devrait suffire à la vie en société: la liberté s'arrête là où commence celle des autres. Bien sûr, ce serait suffisant dans un monde idéal, peuplé de gens responsables, et sans mauvaises intentions.

Dans son ouvrage, Claude-Marie Vadrot cite Thomas Jefferson:
 Si vous êtes prêts à sacrifier un peu de liberté pour vous sentir en sécurité, vous ne méritez ni l'une ni l'autre.
La sécurité ne devrait pas s'établir au détriment de la liberté. Voilà qui fait réfléchir, dommage que les épreuves de Philo soient passées.

Pour aller plus loin:
Claude-Marie Vadrot. La grande surveillance. Seuil, 2007


(*) D'après le STIF, «Les informations sur les passages aux valideurs sont uniquement utilisées par un système automatisé de détection de la fraude, et [elles] sont automatiquement détruites au bout de 24 heures». On ne peut que les croire... aujourd'hui, stocker des données informatiques coûte de moins en moins cher.

Publié dans Société

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Serge Fleith 21/03/2010 15:14


Un petit test ; essaie STP cette combinaison dans google : patrice afriat 123people

Ce site viens d'être racheté par pages jaunes.....
Ci-dessous un lien ou l'on 'fête' l'événement.

http://eco.rue89.com/2010/03/19/pagesjaunes-rachete-123people-le-site-qui-vous-fiche-a-votre-insu-143566


Alexa 03/07/2008 20:27

Excellent ce petit proverbe russe!!!!!

afriat s. g 03/07/2008 16:25

bravo et encor bravo pour ton blog-note santè.tout et dit vrai nous devons prendre conscience a tout ca- merçi de t' interesser a ce jujet c'est tres importent pour l'avenir de l'humanitès